Le Swaziland compte 55 kilomètres d’autoroute, ce qui n’est déjà pas si mal. Une autoroute à quatre voies qui relie Manzini et l’aéroport international à M’babane, la capitale du royaume, où la configuration accidentée ne permettait pas de faire atterrir les avions. Depuis Manzini, un paysage de collines aux flancs de plus en plus escarpés prend rapidement le pas sur les plaines sucrières et le long des derniers kilomètres, l’autoroute monte laborieusement vers la capitale. A nouveau, les camions lourdement chargés et les autocars bondés et mal entretenus peinent dans les côtes et lâchent d’impressionnants nuages de gaz d’échappement noirs qui vont se déposer, au gré du vent, sur les masures, dans les champs de légumes ou dans les massifs de bougainvillées qui bordent l’autoroute. Pour diminuer le nombre d’accidents, des passerelles pour piétons ont été disposées tous les deux kilomètres, mais il est fréquent de voir des gens traverser l’autoroute ou même les larges nationales. Prudence malgré tout.

A travers le Swaziland

M’babane a été construite à flanc de montagne. Le seul intérêt de la capitale est son nœud routier, à partir duquel on peut rejoindre l’Afrique du Sud, vers l’ouest par une nationale sans grande personnalité ou vers le nord par l’impressionnante route de Piggs Peak, toute en virages, descentes et montées. Cap au nord, donc.

Dès la sortie de M’babane, la route tient ses promesses en partant à l’assaut d’un plateau difficile d’accès. Vue d’ici, la capitale du royaume n’est plus qu’une lointaine et vague agglomération prisonnière des brumes matinales et de la pollution, où l’on ne distingue plus ni les commerces négligés, ni les petites maisons prêtes à s’effondrer et à dégringoler au fond des ravins, ni les luxueuses résidences qui s’abritent derrière des eucalyptus. Vus d’ici, les quartiers riches semblent étonnamment proches des quartiers pauvres.

M’babane, la capitale d’un royaume oublié du reste du monde.

Bientôt se dessinent les Highlands, une chaîne de montagnes bleutées dont les creux sont encore envahis d’une brume matinale. Ce paysage magnifique qui succède à la monotonie du plateau surplombant M’babane, entraîne la route vers une profonde gorge resserrée, par d’imposants lacets qu’il faut parfois négocier avec prudence en raison de leur longueur et de leur raideur inattendues. Parvenue tout au fond du ravin, la route franchit un pont dont les audacieuses travées en béton enjambent un torrent aux eaux tumultueuses. Et remonte à l’assaut du flanc opposé, par des virages tout aussi serrés… Il est bientôt 11.00 heures, pas trop tôt pour une pause-café. Laissant sans le moindre regret les camions et les autocars filer vers Piggs Peak, je propose à mon assistant de poser la voiture devant l’entrée d’une charmante petite auberge même si les fenêtres n’ont pas de rideaux à carreaux rouges et blancs.

Par hasard, nous sommes arrivés au siège d’une autre coopérative de produits artisanaux tenue par des femmes, et le magasin situé à côté du restaurant propose toute une série de très beaux objets tissés ou tressés, ainsi que des poteries aux formes traditionnelles et des sculptures en pierre à savon. L’habileté des artisans swazis est une réalité à découvrir absolument. Ici, les poteries sont traditionnellement cuites dans des fours chauffés au bois mais les responsables de la coopérative essaient de montrer tout l’intérêt d’un chauffage au gaz butane aux artisans, en leur prêtant des fours modernes et en leur proposant des aides financières pour se moderniser. Le combat n’est pas encore gagné mais déjà, les jeunes générations commencent à se montrer réceptives…Tous les combats sont des œuvres de longue haleine. Celui-ci en particulier.

La jeune femme qui tient la boutique est en train de garnir ses rayons tout en mâchant un petit morceau de canne à sucre tout juste coupé. Une vraie friandise, ici. Des Français qui viennent de si loin pour la voir…Savez-vous que mon fils de 16 ans apprend le français à l’école? Plus tard, il voudrait devenir interprète ou peut-être traducteur. Mes deux filles ont d’excellents résultats en mathématiques et elles rêvent de devenir enseignantes ou ingénieures…Ici, l’égalité de chances entre filles et garçons n’est pas un vain mot, au moins dans la théorie. Il ne reste plus qu’à abattre les barrières des préjugés et des traditions, tout en essayant de ne pas saper les bases de la culture swazi. Un exercice plus difficile qu’il n’y parait. Il faudra jeter toutes les forces dans ce combat-là aussi.

Tous nos vœux de réussite vous accompagnent. Pour vous, bien sûr, madame, et surtout pour vos enfants. Puissent vos projets de vie meilleure dans la dignité aboutir un jour malgré tous les obstacles que votre génération devra surmonter et malgré tous les défis qui attendent les générations à venir. Si vous le voulez, donnons-nous rendez-vous d’ici vingt ans. La route fera sans doute autant peine qu’aujourd’hui, mais nous ne la ferons pas pour rien, j’en suis sûre.

Un rutilant camion de pompiers nous a dépassés, toutes sirènes hurlantes en sortant de Pigg’s Peak. Un feu de forêt, sans doute. Le village marque le passage dans une vallée plus humide et les forêts de conifères et d’eucalyptus y règnent en maîtresses absolues, apportant un contraste particulièrement bienvenu avec les plateaux désertiques et les flancs arides des Highlands.

Nous avons rejoint le camion des pompiers stationné sur le bord de la mauvaise route, à moins d’un kilomètre du poste frontière: une camionnette à plateau s’est renversée après être sortie de la route et les pompiers s’affairent auprès des blessés. Dans le fossé, le corps d’une vieille femme gît sans vie. De l’autre côté de la route, deux ânes broutent paisiblement les buissons. The show must go on. La vie continue.

Avant de quitter le Swaziland, mon assistant fait valoir avec raison, qu’on devrait dépenser notre argent swazi, celui-ci n’étant, dans la pratique, pas accepté en Afrique du Sud même si la parité est égale. L’occasion de faire un arrêt à la station service Total toute neuve et rutilante située juste avant le poste frontière. Le pompiste a vite remarqué que nous ne sommes pas d’ici. Un bon point pour lui. Et d’où alors? De Paris, France. Alors, vous parlez français? Ben, ça…Ça veut dire quoi, ce mot français, là, au-dessus du bâtiment avec les caisses et les toilettes: “La Boutique”? Traduction “The Shop”. “Ah, The Shop”… Alors, il se retourne vers ses copains qui étaient en train de vidanger un camion et vers celui qui faisait le plein d’une camionnette à plateau et leur dit en anglais, avec toute la fierté dont il était capable :”eh, les gars, “la boutique”, ça veut dire “the shop”…Et l’un de ses copains traduit en swazi pour le plus âgé d’entre eux “la boutique”. Dommage que je n’ai pas noté le nom swazi.

Au poste frontière, il a fallu se prêter de bon gré à toute la série de formalités exigées par le règlement. Mais qu’importe, puisque de toutes les façons, nous étions les seuls clients et que le douanier swazi s’ennuyait ferme derrière son comptoir. On occupe son temps comme on peut et l’échelle du temps européen n’est décidément pas celle de l’Afrique. Symbole de l’une des plaies de ce malheureux pays, une boîte remplie de préservatifs multicolores trône sur le comptoir, rappelant une dernière fois à ceux qui l’auraient oublié les terribles ravages du sida.

La vie au Swaziland

Pour tenter d’améliorer leur condition et pour venir en aide aux orphelins du sida, des femmes se sont regroupées en communautés. Des conseillers les aident à trouver des idées pour diversifier leur production et répondre aux attentes de leur clientèle. Des réseaux d’aide écoulent leur production artisanale: vannerie, poterie, tissage… ce qui leur permet de disposer d’ un revenu et de dépendre un peu moins de leurs maris ou de pouvoir éduquer leurs enfants si celui-ci vient à décéder prématurément, tout en continuant de vivre chez elles, à la campagne.

Ici, à Malkerns, une coopérative emploie 650 femmes vivant dans les villages de la région. A côté du magasin de ventes, la coopérative gère également un ensemble situé entre une petite route secondaire et un champ de canne à sucre : un bed&breakfast; de 3 ou 4 chambres ainsi qu’un restaurant, un bar et même un cybercafé…le tout exclusivement tenu et entretenu par des femmes, à l’exception notoire du jardin dont l’entretien a été confié à deux hommes.

Un cybercafé, quelle excellente idée! Justement, cela fait déjà plusieurs jours que je voudrais consulter ma messagerie et donner de mes nouvelles sans me ruiner…à 2 euros la minute, l’opérateur de mon téléphone portable doit se frotter les mains de me savoir au bout du monde. Ce cybercafé-là est installé dans une petite pièce intime, décorée d’objets artisanaux et de tentures aux couleurs vives, et ne comporte que trois consoles. 15 rands, 2 euros, pour 15 minutes, c’est correct. Sauf que les claviers sont des claviers anglais en Qwerty, que de toutes façons, les touches sont tellement usagées que les lettres sont effacées et que la connexion saute toutes les minutes. Autant dire que c’est mission impossible et au bout de trois essais infructueux, je dois renoncer à consulter ma messagerie. Dommage. Je regrette d’avoir été dans l’impossibilité de me connecter car, malgré toute le tact et la délicatesse dont j’ai été capable, ces jeunes filles ont douloureusement ressenti la vétusté et la défaillance de leur matériel. Je regrette surtout tous ces gaspillages d’écrans et de claviers en Europe et en Amérique du Nord. Certainement que les hôtesses de ce cybercafé seraient contentes de pouvoir disposer de matériel un peu plus récent – et surtout, plus décent – que celui dont elles disposent et qui, tout en marquant leur appartenance au réseau de l’internet, rappelle avec insistance leur inégalité face à la modernité.

Avec la nuit qui est tombée, il règne maintenant un froid plutôt vif sur la plaine sucrière. Comme hier soir, au Lodge, le feu qui a été allumé dans la grande salle circulaire du restaurant de la coopérative dispense une lumière chaleureuse et il y règne l’atmosphère chaude et intime propre aux lieux tenus par des femmes. Les poutres du plafond soutiennent un toit en chaume. Pas de paille de blé, ici bien sûr. Renseignement pris, il s’agit de paille de “lutindzi”, une variété de carex qui pousse sur les affleurements rocheux des montagnes swazies et dont la résistance en fait un matériau recherché pour les toitures autant que pour la confection des objets en vannerie. (http://www.goneruralswazi.com)

La serveuse est une ravissante jeune fille svelte de 18 ans, peut-être 20. Elle s’est habillée avec une grande recherche: un petit pull blanc à paillettes, moulant et décolleté, un boa de plumes vaporeuses, une jupe noire très ajustée et plutôt courte, de stricts collants noirs et des souliers à talons. Avec ses grandes boucles d’oreilles, ses bracelets et son maquillage recherché, elle semble prête à partir danser jusqu’au bout de la nuit. Discrètement assise derrière un bureau à l’entrée de la salle, sa cheftaine la surveille d’un air sévère et ne semble pas prête à lui faire grâce de la moindre erreur de service. La dame au tour de taille imposant, pourrait avoir l’âge de sa mère et regarde peut-être avec un peu d’envie, la jeune fille évoluer avec aisance au milieu des tables, discrète, efficace. Le passé et le présent qui se font face.

Malgré le froid de plus en plus piquant, nous nous sommes attardés dans le jardin après le dîner car ce soir aussi, la nuit est très belle et le ciel dégagé offre aux regards une multitude d’étoiles. En bordure du champ de cannes à sucre, les grenouilles ont repris leur morne chant nocturne et devant nous, les arbres dressent leurs ombres mystérieuses. Je sais qu’en reprenant le sentier éclairé, il faudra veiller à ne pas marcher sur Jeremy ou sur sa compagne, les serpents d’eau qui ont leurs habitudes dans le jardin. Bien sûr, ils ont une petite maison rien que pour eux, au bord d’une petite rigole qui traverse la pelouse et normalement, ils ne s’en éloignent pas surtout en hiver. De toutes façons, je ne vois pas pourquoi je m’en fais. Vu qu’ils ont été maraboutés par mon amie, ils me laisseront tranquille. Forcément.

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