L’Afrique du Sud dans tous ses etats

Il va falloir une bonne centaine de kilomètres à la route pour sortir de cette région isolée – près d’une heure trente – avant de retrouver la N4, le grand axe très fréquenté qui relie Johannesburg et Pretoria au Mozambique. Plus aucune difficulté, maintenant: à peine 150 km de route nationale bien droite et l’autoroute sur le reste du parcours, jusqu’à l’aéroport de Jo’burg. Tailler les derniers 400 km à travers le Haut Veld ne demande qu’un peu de temps et de patience.

Toutes ces émotions ont fini par donner soif à la voiture. Et à moi aussi. Alors, on va s’arrêter dans la première station-service qu’on trouvera. Un bon café bien chaud n’a jamais fait de mal à personne, surtout quand on roule depuis deux heures sur une route qui demande une attention de tous les instants. De toutes façons, on a largement le temps. L’avion ne décolle qu’à 19.00 heures et à ma montre, il est à peine 9.30 heures.

Laissant à mon assistant le soin de refaire le plein de la voiture, je me dirige vers La Boutique de la station service. Ici, les employés ne réclament pas de traduction simultanée. Simplement un peu de temps pour préparer les deux gobelets de café que je viens de leur commander. Plus exactement deux quarts de litre d’un breuvage insipide et bouillant que je confie à la garde de mon assistant le temps d’une visite aux commodités de l’endroit. Les accès étant masqués par une cloison, il est important de repérer le bon côté: les dames en premier, les messieurs au fond.

La dame de service, une imposante Noire pesant au moins 120 kilos, est justement en train de faire le ménage chez les dames et je ne peux m’empêcher de la complimenter pour le superbe bouquet de fleurs jaunes qu’elle est en train de disposer sur une table à côté des lavabos. Un compliment ne peut jamais nuire et la dame, visiblement ravie de l’entendre, m’adresse un magnifique sourire et reprend son ménage en chantonnant.

Dans un moment de distraction pure, au lieu de sortir par le chemin normal, tout de suite à droite, je prends la sortie habituellement réservée aux messieurs. Geste qui n’aurait pas porté à conséquence si, juste à ce moment, un camionneur venu visiter les lieux et étonné de me voir sortir de ce côté, n’avait pensé s’être trompé et ne s’était délibérément engagé vers les toilettes des dames. Avant d’avoir pu l’avertir de son erreur, j’ai entendu un énorme rugissement et une exceptionnelle bordée de jurons, et voilà le pauvre homme qui ressort de l’endroit en faisant profil bas et, si j’ose dire, la queue entre les jambes. Sans chercher à savoir s’il s’agissait d’une erreur ou d’un acte délibéré, la gardienne des lieux s’était chargée de remettre le camionneur dans le droit chemin, manu militari. Une dame qui ne se fait pas respecter n’est pas une dame, celui-ci vient de l’apprendre à ses dépens.

Je me serais bien excusée auprès de l’infortuné mais je préfère éviter de prendre des risques et je me dépêche de retourner d’où je viens pour expliquer à mon assistant, vainement en train de se réchauffer avec un café imbuvable, qu’il vaudrait mieux ne pas moisir ici et qu’on serait bien inspirés de remonter en voiture le plus tôt possible… Viens, on s’en va. Tant pis pour le café, je t’expliquerai, que je lui ai dit. Allez, viens…Je n’ai pas envie de risquer un duel avec un camionneur. Mon dernier exploit sud-africain.

Johannesburg n’est plus qu’à une centaine de kilomètres, maintenant. C’est l’affaire d’une petite heure, tout au plus. L’autoroute achève sa course vers l’aéroport en traversant le haut plateau sur lequel se trouve la grande ville sud-africaine. Les montagnes se sont effacées pour laisser place à des plaines infinies, grises et poussiéreuses où souffle un vent froid et violent. Des champs de blé ou de maïs se succèdent avec une désespérante régularité et bientôt apparaissent les premières centrales thermiques ainsi que les usines chimiques et agroalimentaires de la région de Johannesburg. Déjà, les campagnes sont parsemées d’un nombre grossissant d’habitations modestes qui se fondront bientôt en une agglomération ininterrompue jusqu’à Pretoria, la capitale administrative d’Afrique du Sud, et Johannesburg, la plus grande ville du pays. Bientôt leur succèderont des immeubles de plus en plus cossus, des résidences avec piscine entourées d’arbres majestueux, et de belles avenues bordées de palmiers.

Un grossier personnage en Ferrari noire version sport a cherché à dépasser deux camions qui roulaient à la même hauteur, en se déportant sur la voie la plus à droite de la chaussée opposée. Heureusement pour cet assassin en puissance que sur cette portion, la partie centrale de l’autoroute n’était pas équipée de rails de sécurité. Heureusement pour tout le monde que le trafic d’en face ait su se ranger à temps. Heureusement, pour lui surtout, qu’il se soit fondu aussitôt dans le trafic sans demander son reste, ni surtout, en allumant ses warnings. Ça aurait pu être pris pour une provocation. D’après mes calculs, je connais une dizaine de personnes qui étaient prêtes à lui demander des comptes toutes affaires cessantes. Le seul dangereux chauffard que nous ayons rencontré de tout le voyage. Un pour 3 000 km: c’est bien ce que je disais, la courtoisie des chauffeurs sud-africains est une réalité inattendue.

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