Le Cap de Bonne Espérance

En route pour le Cap de Bonne Espérance, au bout du monde. Une promenade de 80 kilomètres environ, via Chapman’s Peak Drive, une route côtière exceptionnelle construite entre 1915 et 1922, véritable chef d’œuvre de génie civil. Exceptionnelle, mais dangereuse: on ne compte plus les chutes de rochers ayant provoqué des accidents mortels et la route a même dû être fermée à la circulation en 1999, lorsqu’un énorme bloc rocheux s’est écrasé sur la chaussée, bouchant tout passage. Après quatre ans de travaux de modernisation, de drainages et de soutènements dans tous les sens, Chapman’s Peak Drive vient d’être réouverte à la circulation.

Le Cap de Bonne Espérance

Chapman’s Peak Drive est probablement l’une des routes côtières les plus spectaculaires d’Afrique du Sud et peut-être même du monde. Avec ses pentes escarpées et ses descentes vertigineuses, sa succession ininterrompue de virages en épingles à cheveux et sa chaussée qui fait guère plus de 5 m de large à certains endroits, ses cascades de plus de cent mètres de haut et l’océan qui, cent mètres plus bas, sape inlassablement la montagne, le parcours s’accroche, désespérément parfois, au flanc des rochers et de leurs anfractuosités à la trompeuse allure protectrice. Sujets au vertige et âmes sensibles, s’abstenir. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché ou alors quelque chose entre les mains. Un volant par exemple. Chapman’s Peak Drive: exclusivement réservée aux amateurs de sensations fortes.

Pourtant, même avec l’estomac noué, je l’ai bien aimée, moi, Chapman’s Peak Drive. Je l’ai bien aimée pour sa palette de couleurs somptueuses: les ocres et les rouges des rochers qui se marient avec l’orange des aloès en fleur ou le rose des figuiers de barbarie, les verts infinis de la végétation, et les bleus multiples du ciel et de la mer. Je l’ai bien aimée aussi pour l’époustouflante beauté des paysages qu’elle traverse. Je l’ai surtout bien aimée pour cette rare sensation d’être inexorablement entraînée vers le bout du monde, sans aucune possibilité de pouvoir faire machine arrière. Une fois qu’on y est, on y reste et on avance, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Comme si Chapman’s Peak Drive matérialisait le parcours de la vie.

Au bout d’une trentaine de kilomètres, Chapman’s Peak Drive n’a plus rien à montrer et passe la main à une route toute droite et reposante mais pour tout dire bien ennuyeuse, malgré son parcours à travers la Réserve Naturelle du Cap où sont conservés et protégés plus de 1 100 espèces différentes de plantes indigènes, environs 250 espèces d’oiseaux différents, des zèbres, des autruches…et des babouins.

Des babouins Chacma. Seule population protégée de singes en Afrique du Sud, ces babouins vivent en tribu, se nourrissant de fruits, de racines, de miel, de plantes, d’insectes et de scorpions. Très chapardeurs, ils n’hésitent pas à s’approcher des hommes pour tenter de leur voler de la nourriture, voire de les mordre s’ils se sentent menacés. Mieux vaut donc circuler toutes fenêtres fermées et faire très attention à ses effets personnels dès que l’on s’arrête.

Devant nous, une tribu a pris possession de la route et forme un petit attroupement autour de l’un des leurs qui a été renversé par un véhicule, sans doute fort peu de temps auparavant. L’animal est étendu sur la chaussée et semble souffrir terriblement, sous le regard impuissant de plusieurs membres de sa tribu. Certains le câlinent comme ils peuvent, un autre lèche le sang de la blessure, et deux autres pleurent en poussant des gémissements qui fendent le cœur. Mon assistant a autant de mal que moi à du mal à cacher sa tristesse devant une telle détresse mais la seule chose à faire, c’est de repartir et de prévenir sans perdre de temps les rangers du poste de garde, à une dizaine de kilomètres d’ici. A chacun sa façon de se montrer solidaire.

Le Cap de Bonne Espérance n’est plus très loin, maintenant. Plus que quelques kilomètres à travers une lande battue par les vents et la route aboutit au pied du promontoire rocheux du Bout du Monde. Encore que…

En réalité, ce n’est pas LA pointe la plus au sud du continent africain et le cap ne matérialise pas non plus la rencontre des courants maritimes de l’Océan Atlantique et de l’Océan Indien. Pour ça, il faut aller au Cap Agulhas, à 200 km environ plus à l’est. Peu importe. Laissons les géographes à leurs certitudes… et laissons les rêves s’accomplir, surtout lorsqu’ils naissent loin, très loin d’ici…

Terminus, on ne peut vraiment pas aller plus loin. Tout le monde descend. Enfin, tout le monde descendra dès qu’il n’y aura plus aucun risque. C’est qu’une tribu de babouins a envahi le parking, sans doute à l’affût d’une bonne aubaine. Il faut dire que les rares touristes qui se sont aventurés jusqu’ici aujourd’hui, semblent chercher les ennuis, ouvrant négligemment leurs coffres ou leurs portières sous le nez des singes. Lesquels n’ont bien sûr rien de plus pressé que de leur voler leurs appareils photo, leur pique-nique ou pire, leurs sacs et leurs papiers d’identité, avec une habileté que leur envieraient les meilleurs pickpockets de la place parisienne ou même mondiale.

Le Cap de Bonne Espérance s’avance dans la mer autant qu’il le peut, de plus en plus rétréci et déchiqueté, comme si l’immense continent, finalement vaincu par l’océan, renonçait à poursuivre sa progression vers le Sud. Le vent qui souffle, les vagues qui viennent s’écraser 200 m en contrebas, les nuages qui courent dans le ciel, les montagnes qui se dessinent dans un contre-jour incertain, et là-bas, à 6 000 km, le Pôle Sud…

Lieu isolé s’il en est. A tel point que, jusqu’à une date très récente, le gardien du phare avait le droit de loger gratuitement les voyageurs qui s’aventuraient jusqu’ici, en échange d’un peu de compagnie le temps d’une nuit ou deux.

Retour à la réalité. Le grand air et les émotions, ça creuse mais la sandwicherie située un peu à l’écart du parking devrait pouvoir m’aider à résoudre mon problème ainsi que celui de mon assistant. Les trois jeunes caissières noires sont ravissantes dans leur uniforme strict et en plus, elles sont efficaces et aimables. Un vrai plaisir. Sauf que, juste derrière mon assistant, un groupe de cinq ou six afrikaners entre deux âges commence à s’en prendre à leur mollesse réelle (selon eux) ou supposée (selon moi). L’un des hommes hausse le ton, s’emporte, les traite de flemmardes et conclue en regrettant vivement que les choses aient changé et qu’ils (les Noirs) aient acquis autant de droits en si peu de temps: forcément, ça limite d’autant celui de leur casser la figure sans encourir de sanctions. L’espace d’un instant, je me crois ramenée plus de soixante-dix ans en arrière, avec Tintin dans Le Lotus Bleu: Gibbons, l’ami du chef de la concession internationale de Shanghai ne se comportait pas plus grossièrement avec le tireur de pousse-pousse chinois. Calme et impassible, la caissière lui rend sa monnaie sans un mot, conséquence sans doute d’un long entraînement. Même au bout du monde, là où le vent souffle tellement qu’il semble balayer toute la mocheté humaine et qu’il laisse croire à un monde un peu plus propre qu’ailleurs, les relations entre les personnes peuvent y être aussi douloureuses.

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