Non la Street Food en Chine n’est pas laide, mauvaise et sans valeur

Je suis tombé récemment sur un article d’un site d’information gastronomique soi-disant sérieux abordant le sujet de la Street Food en Chine. Sur la base de photographies de l’artiste autrichienne Anja Hitzenberger, un pseudo journaliste se lance dans une analyse critique et fumeuse du sujet.

Ses arguments sont simples pour ne pas dire simplistes et je les résumerais ainsi par quelques paraphrases :

1- Dans cette street food en Chine, le cuisinier n’a pas d’importance et n’a aucune valeur ajoutée.

2- La décoration de ces stands de street food en Chine est laide et atteste de la perte de valeur et des dérives de la société chinoise.

3- La nourriture servie dans ces stands de Street food en Chine est par conséquent forcément mauvaise.

Diable, rien que ça ! Mais dites moi ce journaliste doit être sacrément renseigné pour tirer de telles conclusions. Il ne faut pas manquer d’aplomb pour avoir des certitudes aussi affirmées à la simple vue de photographies. Ne lui jetons pas la pierre, peut être n’a t il fait que reprendre les propos de l’artiste. Allons voir de ce coté là.

Elle écrit sur son site « This series, shot in a temporary food court set up inside Beijing’s Olympic Park, reveals a visually and viscerally overloaded fast-food culture that may make some mouths water and other bellies ache. Hitzenberger concentrates on the saturated visual displays of the food stalls and the way the environment contrasts with the boredom of the workers, offering an insight into some of the contradictions in contemporary Chinese culture.« . Elle nous explique donc que ces clichés mettent en évidence le contraste entre la saturation visuelle des stands et l’ennui des travailleurs. Pourquoi pas. Elle fait ensuite un parallèle avec les contradictions actuelles dans la culture contemporaine chinoise. Personnellement, je ne vois pas bien le lien direct entre les deux sujets mais je peux comprendre la logique de l’artiste. En résumé, rien de bien alarmant. Il faudra donc chercher ailleurs l’origine du discours stéréotypé et condescendant de notre cher journaliste français. Concentrons nous sur ses arguments.

1- Dans cette street food en Chine, le cuisinier n’a pas d’importance et n’a aucune valeur ajoutée.

Je n’ose imaginer que le propos de ce monsieur soit général. J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de parler ici de street food chinoise comme avec le Gai Daan Zai 雞蛋仔 ou le Bou Zaai Faan煲仔饭. Ces deux exemples montrent bien toute l’importance du cuisinier dans la préparation de ces spécialités de rue. La cuisine chinoise dans son ensemble repose justement sur deux principes essentiels qui sont la fraîcheur des produits et le savoir faire du Chef. Retenons donc simplement les photos présentées. Une des photos de l’article pour l’illustrer l’inutilité du cuisinier est la suivante.

Si ce monsieur s’était un minimum renseigné comme doit en principe le faire un journaliste (même pas besoin de savoir lire le chinois vu que c’est même écrit en anglais), il aurait découvert que ce stand s’inspire d’un art traditionnel chinois de rue où l’Homme Sucre (糖人 en chinois comme écrit sur le stand) réalise à la main des figures complexes représentant des animaux à partir de sucre fondu. Cet art populaire dont l’origine remonte à la fin du 17ème siècle sous l’ère Ming existe sous deux formes. La première dont semble s’occuper la personne de droite sur la photo est l’art de dessiner comme pour une peinture des animaux en sucre. On aperçoit sur la photo par exemple un cheval et un papillon. La seconde, spécialité sans doute de l’homme de gauche, consiste à souffler dans une boule creuse de sucre chauffée à l’image d’un maître verrier pour en réaliser de nouveau des animaux. Ces techniques ancestrales sont complexes et absolument pas à la portée du premier venu. Le journaliste s’est risqué à une comparaison avec la fête foraine, j’en ferai de même. J’ose croire qu’il est plus difficile de réaliser ces animaux en sucre que nos chères barbes à papa ou autres pommes d’amour… Vous comprendrez que venir expliquer que les vendeurs de ce stand n’ont « aucune importance » et sont « sans valeur ajoutée » est légèrement à coté de la plaque alors qu’ils sont au cœur du produit qu’ils vendent. Par ailleurs, quel crédit accorder à ce monsieur quand il écrit que ces stands sont le « signe tangible d’une perte de ses valeurs de la société chinoise » alors que justement leur concept est basé sur la découverte de spécialités traditionnelles chinoises. C’est d’ailleurs le cas de la majorité des autres stands de la série de photos d’Anja Hitzenberger même si, bien entendu, pour ce genre de manifestations, il y a également des produits qui sont totalement inventés.

2- La décoration de ces stands de street food en Chine est laide et atteste de la perte de valeur et des dérives de la société chinoise.

Il ne fait aucun doute que la décoration des stands est très chargée et chacun pourra juger de son esthétisme avec des critères qui lui sont propres. Il est clair que les mêmes stands de nourriture en France détonneraient avec la Haute image que l’on se fait de notre cuisine ou de nos terroirs. Seulement on ne peut pas porter une analyse sur ces photos et ces stands uniquement avec un œil franchouillard de base comme le fait ce journaliste et sans tenir compte des différences culturelles qui nous distinguent de la Chine. Ça n’a pas de sens. Que voit-on sur ces photos si on essaye un minimum d’intégrer cette différence culturelle.

On voit effectivement des supports de communication très riches loin de nos standards français avec beaucoup d’informations, d’images ou de vidéos. Seulement en Chine, ils sont tout à fait banals et particulièrement pour la vente dans la rue ou dans les commerces populaires (supermarchés, restaurants, etc.). Notre journaliste critique la profusion d’informations mais sur la plupart des stands, les textes sont là pour expliquer l’origine et l’histoire des produits proposés typiquement sur le stand du Sugar Man 糖人. Est ce une perte de valeur de faire connaître aux voyageurs chinois des traditions culinaires des autres régions de la vaste Chine ? On remarque aussi sur les photos, la présence de stars du cinéma ou de la télévision chinoise. En Chine, comme en France il y a encore quelques années, la promotion de produits par une star est très courante. Il n’y a aucune honte de la part des stars à faire ça. Même de très grandes vedettes que l’on connait chez nous comme Jacky Chan font des pubs pour tout et n’importe quoi, du shampoing en passant par la lessive sans que cela pose de problème à personne. Est ce aussi une marque de dérive de la société ? Je ne le pense pas. Chaque société à ce stade de développement utilise ce genre de techniques marketing. Nous avons eu droit exactement aux mêmes il y a encore peu de temps dans un contexte comparable.

Notre sinophobe gastronome d’un jour nous parle aussi de standardisation. Bien évident que ces stands sont standardisés et qu’on va les retrouver au 4 coins du pays. Seulement la standardisation n’a pas le même sens ici que là bas. Là où en France, on aime apprécier la savoir faire d’un artisan indépendant et où toute forme de globalisation est perçue nécessairement comme une perte de valeur. En Chine, le modèle de développement économique, la législation ou la taille du marché font que cette logique est toute autre. Croyez-vous que ce cher journaliste imagine qu’en Chine les meilleurs restaurants sont très souvent des restaurants de chaînes ? Les exemples sont nombreux. Je pense par exemple aux chaînes populaires et effectivement complètement standardisées comme Crystal JadeDin Tai Fung ou Maxim’s qui comptent chacun plusieurs dizaines de restaurants à travers toute l’Asie, où l’on mange pour quelques euros et qui sont parmi les meilleurs dans leurs spécialités. Figurez vous monsieur, qu’ils ont même des étoiles au Guide Michelin et qu’ils ont des restaurants dans les aéroports et les centres commerciaux. « Quelle honte, c’est un scandale » allez-vous sans doute me dire !

3- La nourriture servie dans ces stands de Street food en Chine est par conséquent forcément mauvaise.

Mais bien sûr, allons y gaiement ! Les chinois font et mangent de la merde dans des stands laids et standardisés avec des vendeurs incompétents et fainéants. N’en jetez plus monsieur, la coupe est pleine. On a bien compris votre mépris de la cuisine chinoise et manifestement de la Chine en général.

A l’inverse, ce que je vois dans ces différentes photos, c’est d’abord des conditions d’hygiène extrêmement rigoureuses où tout est propre, où chaque vendeur doit porter un masque et des gants quand ils servent les clients. Ce n’est peut être pas un gage de qualité à lui seul mais vous conviendrez que c’est déjà une bonne base. Je doute que les mêmes règles d’hygiène soient appliquées dans nos fêtes foraines ou nos marchés de Noël en France.

Ensuite, si l’on s’attarde sur la nature des produits vendus, on constatera que leur point commun est la simplicité et la faible transformation du produit d’origine. On trouve par exemple la fameuse Twist Patato, simple pomme de terre coupée en forme de tornade et passée dans une friture, un mouton cuit à la broche, des raviolis à la viande, des brochettes de poulet etc. Une telle simplicité ne peut pas être mauvaise en goût. Ce n’est bien sûr pas de la grande cuisine et il faut considérer cette cuisine à sa juste place. En tout cas, il n’y a pas de supercherie ni tromperie qui pourrait justifier que cette cuisine soit critiquée avec autant de mépris. Notre journaliste nous parle de l’image charmante et romantique que l’on a en France de la street food. Sans doute, fait-il référence par exemple à quelques uns de nos fromagers du dimanche qui affublés de leur béret nous vendent du fromage industriel à prix d’or ou encore nos pastiches d’artisans glaciers qui en dépit de la loi nous vendent des glaces bourrées de colorants chimiques. Ou pire encore parle-t-il peut être des marchés chinois ou thaïlandais qu’il rêve encore authentiques comme au temps des colonies, comme au temps où l’on refusait à ces pays de se développer…

La conclusion de tout ça, pour moi, elle est simple. On aime en France s’imaginer la Chine à notre façon. On la pense arriérée, on lui refuse de se développer, de changer et d’évoluer. On se plait à la juger pour mieux éviter de nous juger nous même. Pourquoi s’épuiser à la comprendre puisqu’on sait déjà tout d’elle. On aime se complaire dans l’image que les médias nous renvoient d’elle. La différence culturelle ? On s’en balance. Pensez-vous, notre modèle de pensée est bien trop supérieur pour s’abaisser à comprendre des traditions et une évolution jugées obscures et déraisonnables.

Effectivement tout ça n’est peut être pas très grave. On peut écrire un papier bourré de préjugés condescendants sur la street food chinoise comme ce journaliste, on peut imiter de manière grotesque un chinois achetant un vignoble comme Petitrenaud, on peut diffuser tous les 6 mois des reportages scandaleux sur les appartements raviolis comme France 2, on peut sortir un dossier raciste à charge sur la communauté chinoise à Paris comme le Point, et j’en passe. Je vous l’accorde, on entendra jamais beaucoup de monde se manifester. Moi en tout cas, ça me choque et ça me blesse.

 




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